Christian

Reimsbach-Kounatze

Economiste & Analyste des politiques

numériques / Direction des sciences,

technologies et de l’innovation

OCDE

(Organisation de Coopération et de Développement Économiques)

Les Enjeux de la Data-Driven Economy

 

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Quel est le rôle de l’OCDE dans le développement d’une économie de la data ?

 

L’OCDE est un forum, une plateforme, qui essaye d’amener les différents pays autour de la table, afin de favoriser les échanges des politiques sur leurs expériences et de coordonner leurs efforts politiques. L’OCDE fait des recherches, collecte des données empiriques des différents pays membres et les rend comparables, pour favoriser un dialogue entre les pays. Nous étudions par exemple le phénomène récent des cyberattaques, sur lequel il n’y a pas encore de méthode comparable pour en mesurer l’impact. La quantification des risques sur la vie privée est primordiale, mais pas encore possible. En effet, les réflexions sur les données de vie privée sont parfois dominées par des idéologies, un fort protectionnisme ou libéralisme, et il manque aux États des données objectives pour mener leurs réflexions. Nous fournissons donc des standards et des méthodes pour que les différents pays puissent comparer et mettre en commun les données collectées. Le manuel Frascati, développé par l’OCDE en Italie dans les années 60 en est un exemple. L’OCDE travaille sur une approche similaire de mesure dans le secteur du numérique et celui de la vie privée et de la sécurité.

 

Beaucoup de phénomènes numériques sont internationaux, avec de nombreux challenges transfrontaliers, tels que l’échange de données, l’e-commerce, les taxes, la propriété intellectuelle… Il y a donc une véritable nécessité de créer un débat international. Nous ne sommes pas une organisation spécialisée sur une thématique mais nous sommes structurés en différents directorats, qui traitent chacun d’un domaine politique, comme au gouvernement. D’autres organisations internationales sont concentrées sur une spécialité, mais la numérisation et le sujet du Big Data nécessitent de mobiliser tous les domaines politiques, car cela impacte tous les pans importants de la société : la santé, la concurrence, les taxes, l’éducation... L’OCDE est donc très bien placée sur ces sujets transversaux.

Les entreprises sont également représentées, c’est une des caractéristiques de l’OCDE. Non seulement, les pays membres sont assis autour de la table, mais il y a toujours une place pour les représentants du business, les syndicats, la société civile ainsi que les experts techniques du Numérique, les ONG etc. Ces différents participants ont ainsi la possibilité d’entrer en dialogue avec les différents gouvernements.

 

 

Est-ce que la loi sur la protection des données de la Commission Européenne est soutenue par l’OCDE ?

 

La Commission Européenne est un membre spécial de l’OCDE et elle prend part à ses négociations. En juin 2013, pendant la finalisation de la réglementation sur les données personnelles, l’OCDE était en cours de modernisation de la recommandation sur les données personnelles. Il y a une véritable influence de l’OCDE sur la Commission Européenne et inversement. Nous travaillons en étroite collaboration mais en notre sein, nous prenons en compte les opinions d’autres pays comme le Japon, la Corée, les Etats Unis, le Canada, le Mexique...

L’OCDE n’a pas de position sur la réglementation européenne. Les Etats Unis se sont posé des questions sur l’impact de cette réglementation sur leur économie et sur leurs relations avec l’Europe dans le cadre du Privacy Shield. La position ainsi partagée par les pays membres de l’OCDE est que « la réglementation ne devrait pas nuire aux échanges des données et au fonctionnement de l’Internet »

 

 

Vous parlez de datafication de l’économie : sur quels critères l’observez-vous ?

 

Les investissements des entreprises dans les données et les bases de données permettent d’illustrer ce phénomène de Datafication dans les différents pays membres de l’Union Européenne. Les investissements augmentent significativement et les taux de données échangées entre les entreprises également, plus spécifiquement les flux de données qui traversent Internet augmentent et non uniquement les vidéos, même si ce sont les flux les plus échangés entre les entreprises.

Une autre dimension observable est la proportion des Data Specialists dans l’entreprise. En partant d’une base 100 en 1999, le taux est passé à 150% aux Etats-Unis en 2013. Cette augmentation de la part de Data Specialists est constatée dans tous les pays et un risque de pénurie dans l’emploi est observable, même aux Etats Unis, alors que la Silicon Valley est la région du monde qui attire le plus les Data Specialists et Data Scientists. On se trouve dans une véritable situation de brain drain et c’est un problème auquel l’Europe doit faire face mais également les pays en voie de développement, afin de retenir les jeunes talents qui sont capables de gérer les données d’une manière sophistiquée.

 

 

Est-ce que vous observez des tendances fortes, des disparités dans ces tendances au sein de l’Europe ?

 

Nous observons des disparités qui reflètent naturellement le niveau de développement des différents pays. Le Chili par exemple vient d’accéder à l’OCDE et leur politique et niveau de développement dans le domaine des NTIC sont naturellement moins avancés. Cependant, certains pays ont un discours beaucoup plus avancé en comparaison de leur développement économique. Pour exemple la Colombie qui est en processus d’accession à l’OCDE, développe une politique numérique particulièrement impressionnante, dont les pays de l’OCDE ne peuvent que s’inspirer. Elle promeut l’utilisation du numérique dans des régions éloignées et encourage fortement la transformation numérique dans les entreprises traditionnelles. La Colombie travaille notamment sur des partenariats entre des multinationales et des petites entreprises pour encourager l’intégration de l’ensemble des processus et de la chaîne de valeur et mutualiser les investissements.

 

On observe des incentives comparables en Corée, qui fait partie des pays les plus avancées de l’OCDE, pour favoriser la coopération entre les petites entreprises et les multinationales, notamment en matière de numérique. 17 clusters de recherche ont été mis en place autour d’entreprises multinationales, telles que Samsung, Hondaï ou encore LG, sur un sujet clé dans chacune des entreprises, qui va être traité avec les TPE-PME dans chaque région. De septembre 2014 à fin 2015, les centres ont supporté environ 600 start-ups et les revenus de celles-ci ont atteint 34 Milliards de Korean Wang en 2015 et créé plus de 280 emplois. L’objectif de ce projet était d’augmenter l’exportation de la Corée, et certaines de ces startups ont un impact désormais reconnu à l’étranger. Pour exemple, Tegway, qui a développé des objets connectés générant de l’énergie sur la base des différences de température, a reçu le Top 10 Grand Prix Awards dans les technologies émergentes reconnues par l’UNESCO.

 

De retour en France, l’Internet des objets est un domaine dans lequel elle accuse un vrai retard. 40% des brevets déposés dans le monde dans le domaine des technologies numériques étaient liés à l’IoT en 2014. En 2005, les brevets liés à l’IoT en France représentaient 10% contre 5 à 6% en 2014. La France perd son leadership et sa capacité d’innovation dans l’IoT. La Corée ainsi que la Chine prennent le lead. Cela doit véritablement alarmer les politiciens et l’industrie française. Dans le dernier plan numérique de la France, l’accent est mis sur la promotion de la R&D dans l’Internet des objets. Des mesures sont prises en amont sur le financement de la R&D, mais également pour le soutien des entreprises via des allégements de taxation des entreprises qui font de la recherche. En revanche, une des grandes questions restantes concerne le soutien aux petites entreprises. La plupart des mesures ont davantage bénéficié aux grandes entreprises qu’à celles de petite taille. Par exemple la compensation des dépenses de R&D par une réduction des taxes est peu intéressante pour les TPE et PME, qui ont moins de charges d’imposition que les grandes entreprises.

 

 

Quelles évolutions observez-vous sur le paysage Big Data et les types d’acteurs en Europe ?

 

Le Big Data Landscape 2016 est centré autour de la donnée et ne nous semble pas forcément utile pour les décideurs politiques, car il est essentiellement concentré sur les produits des entreprises et leurs services. De plus, les acteurs des télécommunications sont manquants dans le Big Data Landscape, pourtant ce sont eux qui fournissent l’infrastructure primaire pour que les entreprises puissent se connecter au cloud et aux réseaux, et leur activité leur permet également de collecter des données pour développer des services. Orange collecte par exemple les données des téléphones mobiles pour comprendre les flux de personnes et les fournit aux entreprises qui proposent des systèmes de navigation.

Les Télécoms agissent comme Data Providers et TomTom est par exemple dans la position de monétiser ses données grâce aux acteurs des télécommunications.

 

Le Big Data, selon nous, ne représente qu’un coût d’utilisation. C’est l’innovation issue du Big Data et des données qui doit être mise en avant. L’Analytics est par exemple augmentée par l’intégration des données, il faut ainsi toujours observer les données avec les softwares associés. Nous proposons donc une visualisation plus simple des acteurs d’après leurs rôles pour le politique, pas concentré sur la technique et les logiciels. (cf : The data ecosystem as layers of key roles of actors)

 

Le potentiel des marchés dans les couches basses de l’écosystème data est plutôt faible car les acteurs y sont déjà établis. Les opportunités de nouveaux marchés diminuent, il y aura donc très peu de startups dans les télécommunications et peu de nouvelles offres d’infrastructures Cloud, Data Base.

En revanche, davantage d’entreprises fleurissent sur le marché des Data Providers, spécialisés dans la collecte, l’analyse des corrélations et les combinaisons avec de la visualisation.

 

Les Data Providers ou fournisseurs de données vont offrir aux consommateurs des services complémentaires par exemple en développant des applications mobiles.

Et dans le secteur de l’Analytics, les services proposés vont être de plus en plus personnalisés et adaptés aux besoins de l’entreprise client, la plupart réalisant des missions de conseils dans le BtoB.

 

Ces deux derniers types d’acteurs sont les plus dynamiques et ceux dans lesquels les startups sont les plus nombreuses.

L’internet des objets va également être un véritable catalyseur en augmentant la capacité à générer des données. De nouvelles opportunités pour le BtoB vont voir le jour mais également directement pour les consommateurs via les wearables.

 

 

Quels sont les grands enjeux de l’écosystème Data et les challenges à adresser ?

 

L’écosystème des APIs

Le premier enjeu dans l’écosystème Data réside dans le cytoplasme. L’écosystème data est comme une cellule dans laquelle les différents éléments vont interagir. Les APIs sont le liant entre les différents acteurs data, elles seront celles qui vont contrôler et dominer l’écosystème. Il est ainsi impératif de réguler leur utilisation. Une bataille légale autour des droits intellectuels liés aux APIs a vu le jour. Oracle contrôle les APIs fondées sur Java, dont il est propriétaire. Android dispose d’un logiciel très puissant utilisant Java. Oracle a donc essayé de capitaliser sur Java pour tirer des bénéfices et contrôler le développement d’Android mais Google a démontré que Java était en code ouvert, utilisable librement par tous les développeurs et que son utilisation avait été raisonnable dans le développement d’Android. Oracle a donc perdu en juin 2016 son procès contre Google mais l’écosystème des APIs reste à réglementer.

 

De même, pour accéder à Twitter et pour construire des applications autour de Twitter, il faut avoir accès aux APIs. La réglementation et gouvernance des APIs de Twitter n’est pas claire et les modalités d’accès changent fréquemment. Il y a donc une insécurité pour les entreprises qui souhaitent accéder aux APIs de Twitter et une obligation pour eux de renégocier cet accès régulièrement. Il ne s’agit pas forcément d’un problème d’ouverture mais de standard qui doit être connu, approuvé et en vigueur dans l’écosystème des APIs.

 

L’agrégation des données en question

Une discussion est ouverte à Bruxelles sur le cas de Google pour savoir si le fait d’agréger des données ouvre des barrières de concurrence sur le marché. La position de l’OCDE est la suivante, si l’accès à un marché dépend de l’accès aux données, les données agrégées par les entreprises qui ne peuvent être générées par d’autres entreprises de la même manière et en même quantité, devraient attirer l’attention de l’autorité de la concurrence. Jusqu’à présent les atteintes à la vie privée à travers les données personnelles n’étaient pas considérées comme une violation par l’Autorité de la Concurrence. Pour qu’elle puisse intervenir, il faut qu’elle ait des preuves qu’il y a eu violation d’une position dominante en imposant à ses clients des conditions inéquitables ou excessives.

Le consommateur est clé pour analyser si la dominance de marché existe véritablement. C’est toujours le prix qui est observé et son augmentation qui témoigne de l’abus de position dominante. Or, dans le numérique, la plupart des services sont offerts ou sans prix. Il faut donc déterminer quel est le facteur qui témoigne de cet abus. Une recommandation de l’OCDE est de se baser sur la violation de la vie privée. Les autorités de la concurrence doivent travailler ensemble avec les autorités de la vie privée et les consommateurs.

 

Cloud Computing

40% des grandes entreprises utilisent le Cloud Computing. Les technologies Cloud sont également clés pour les petites entreprises, dans la mesure où elles ne nécessitent pas d’investissements massifs, même si à l’heure actuelle seulement 10% ont investi dans le Cloud. L’interopérabilité des services, mais également la portabilité des données d’un service à l’autre, doivent donc être assurées, dans un contexte où les acteurs des NTIC ont essayé de monétiser leurs services numériques, notamment Cloud, en s’appuyant sur le phénomène de lock in. Axelle Lemaire soutient la portabilité, ce qui est plus que bienvenu.

 

Open Data et confiance

La confiance est au cœur de l’écosystème, c’est une étape intermédiaire indispensable. L’Open Data ne doit pas signifier impérativement l’ouverture extrême des données, mais avant tout l’échange des données des entreprises dans le réseau, avec les acteurs qui partagent les mêmes intérêts. Réinstaurer la confiance pour l’ouverture des données est indispensable. Le respect de la vie privée est souvent perçu comme un frein à l’innovation, mais je pense au contraire qu’il s’agit d’un driver et d’une condition de l’innovation. Beaucoup d’entreprises disent que le respect de la vie privée les empêche d’accéder aux données, mais elles ne sont elles-mêmes pas prêtes à ouvrir leurs données aux concurrents sur leur marché. La problématique de confiance concernant les données de l’entreprise est identique à celle des utilisateurs. Il faut instaurer une confiance autour de la manipulation qui est faite des données.

 

Vie privée, propriété des données et non-discrimination

La protection de la vie personnelle est naturellement un des enjeux fondamentaux de l’écosystème data, la cybersécurité en est un second, de même que la protection des droits intellectuels : comment les données sont-elles touchées par l’amplitude de la réglementation ? Quelle régulation est appliquée pour protéger les données non personnelles et qui en est propriétaire ?

Même pour les données personnelles, le principe de propriété n’a pas encore de réponse, il est difficilement applicable avec les réglementations en vigueur. Le « Data base protection » est la seule réglementation implémentée dans les différents pays européens qui protège la collecte des informations. Cette collecte nécessite un effort intellectuel pour agréger les informations et est donc protégée par le régime de la protection intellectuelle. Ainsi, si une base de données contient des sélections de données, alors elle sera protégée par le droit de la propriété intellectuelle. S’il s’agit d’une très grande base de données non travaillée, alors elle ne bénéficiera pas de protection.

 

La vie privée est un des plus gros challenges. Le risque qui vient avec l’exploitation des données des individus va au-delà des aspects légaux et est très lié à l’éthique. Les données peuvent être protégées par la loi mais leur utilisation et manipulation peuvent se faire dans un but moins éthique. Pour exemple, les algorithmes de Target, utilisés en marketing, permettent d’identifier le mois du début de la grossesse. On joue ici sur un moment de vulnérabilité, caractérisé par des changements de préférence à une période précise. Cela rentre dans le champ de la manipulation et de l’exploitation d’une position dans laquelle l’entreprise détient plus d’informations que l’utilisateur.

 

Enfin il faut adresser un challenge social relatif à la non-discrimination. Les algorithmes, par exemple, mettent l’accent sur les stéréotypes, ils augmentent l’efficacité du Profiling mais peuvent mener à des injustices car ils renforcent les facteurs dominants. De même le traitement différent des personnes en fonction des risques qu’elles encourent, par exemple en matière d’assurance santé va peu à peu remettre en cause le concept de mutualisation des risques.

Toutes ces questions vont être traitées par l’OCDE en 2017 et la France et le Royaume-Uni sont parmi les pays leaders dans la réflexion sur la gouvernance des données, notamment via le projet mydata, initié en 2011, dans le but de permettre aux consommateurs d’accéder aux données que les sociétés privées possèdent sur eux afin de mieux orienter leurs choix. La France mène également le débat sur les données d’intérêt public, tout comme la Norvège, la Suède et le Danemark qui sont aussi en réflexions avancées sur la gouvernance des données.

 

 

Toutes ces questions vont être traitées par l’OCDE en 2017 et la France et le Royaume-Uni sont parmi les pays leaders dans la réflexion sur la gouvernance des données, notamment via le projet mydata, initié en 2011, dans le but de permettre aux consommateurs d’accéder aux données que les sociétés privées possèdent sur eux afin de mieux orienter leurs choix. La France mène également le débat sur les données d’intérêt public, tout comme la Norvège, la Suède et le Danemark qui sont aussi en réflexions avancées sur la gouvernance des données.

 

Christian Reimsbach-Kounatze a rejoint l’OCDE en 2008 et travaille sur les questions relatives à l’économie numérique et aux technologies émergentes. Il a mené des études sur l’impact des TICs sur la société notamment en termes d’emploi et de compétences, et a plus récemment travaillé sur l’économie de la donnée et l’innovation data-driven. Il coordonne maintenant le projet de l’OCDE sur

« le rôle de la data sur la croissance économique et le bien-être ». Il rédige notamment des rapports développant des recommandations du conseil de l’OCDE, afin de développer des standards mondiaux et assurer une cohérence entre les politiques des pays membres.

 

Il était auparavant chercheur en informatique distribuée au sein de SAP sur des thématiques liées aux marchés de l’information, aux systèmes peer-to-peer et à la Business Intelligence, dans le secteur de la finance. Christian Reimsbach-Kounatze a un background à la fois d’informaticien et d’économiste, obtenu au sein du Karlsruhe Institute of Technology (KIT).